LA
MAISON-TOIT
(Maison & Bois n°39 Fev-Mars 2001)
Si cette maison est composée d'une structure
maçonnée classique, la toiture de bois est bien
plus qu'une simple protection sommitale. D'une
surface totale de 430 m2, elle habille, dans des
formes audacieuses, presque entièrement la maison et
offre la partie la plus visible de la construction.
A l'avant, elle marque une dépassée qui atteint 2.5
m, tandis qu'à l'arrière, elle descend jusqu'à 40
cm du sol.
Les
formes sont d'une incroyable complexité, avec des
ruptures de pentes, des arrondis et des percements
multiples.
Pour le tavaillonneur François FERRY, cette toiture
représentait un véritable défi professionnel dont
il ne connaissait pas jusqu'alors d'équivalent.
Le chantier se chiffre en 48 000 bardeaux de
châtaignier, 96 000 clous plantés à la main, 12 m3
de lattage et quatre mois et demi de travail
encordé.
Pour aligner parfaitement les rangs de bardeaux, la
pose commence par le bas avec une progression par
rang entier sur tous les pans en même temps. Toute
la surface est recouverte de trois couches constantes
de tavaillons.
Le rattrapage d'un plan incliné à un plan vertical,
le relèvement d'un bord arrondi de toiture pour
canaliser l'écoulement d'eau jusqu'en bas ou le
« bardelli » (rang de finition) sur un
arêtier cintré sont des prouesses techniques qui
réclament un véritable savoir-faire.
C'est donc avec une réelle satisfaction que
François FERRY a caché le « billet du
mort » au sommet du toit. Cette tradition
consiste à glisser un mot du charpentier et du
propriétaire à l'intérieur de la bouteille bue
pour fêter l'achèvement du chantier.
La pérennité de ce type de couverture est telle que
lorsque ce message sera retrouvé, propriétaire et
tavailloneur auront disparu depuis longtemps. Et le
« billet du mort » permettra de dater
avec exactitude la longévité de la toiture.
En Suisse, où cette tradition est respectée depuis
des siècles, les actuels tavaillonneurs sont
toujours surpris par la résistance des ouvrages de
leurs ancêtres.
C.F.
COUVRIR EN
BOIS
(Maison & Bois n°39 Fev-Mars 2001)
Paille, bruyère, genêt, roseaux ou bois, on
retrouve des toitures végétales dans toutes les
régions depuis l'origine des temps. La légèreté
de ces matériaux et leur abondance permettait de
couvrir les habitations à faible coût, avec des
charpentes justes dimensionnées.
Le bois tient une grande place parmi ces végétaux.
Grande planche ou petite tuile, il s'adapte à toutes
les pentes et mouvements de toit, avec un confort
thermique sans égal. Son caractère hydroscopique
lui permet de réagir aux variations climatiques. Il
se dilate avec l'humidité et améliore ainsi
l'étanchéité. Il se rétracte quand le temps est
sec et offre une meilleure ventilation des toits.
Certains férus de géobiologie assurent même qu 'un
toit en bois permet la continuité des champs
électromagnétiques quand le béton et les tôles en
acier transforment les habitations en cages de
Faraday, créant des troubles pathogènes tels que la
nervosité ou les perturbations du sommeil.
Mais le matériau a connu un déclin presque fatal
dans les années 50. « Il a été tué par les
assureurs » affirme François FERRY. A
l'époque du formica, de la tôle ondulée et de la
désertification du monde rural, ce type de toiture
fabriqué en mode autarcique, où le bois était
fendu en hiver et posé en « corvée de
village » au printemps, ne pouvait opposer de
résistance aux dictats des assureurs.
Heureusement, l'entretien et la rénovation de
plus de cent cinquante monuments historiques dans
toute la France a permis la survie de quelques
artisans. Aujourd'hui, la profession est en plein
essor : ses effectifs ont doublé en trois ans,
passant de trois à six personnes…Quatre ont
été formés en Suisse Romande où l'on compte
encore douze tavaillonneurs en activité.
Car la relève est difficile à mobiliser. Elle se
heurte à des problèmes juridiques puisque,
officiellement, les toits en bois n'existent pas ;
ils sont assimilés à des décors. Et François
FERRY exerce son métier sous l'appellation de
« négociant en bois ». Mais, sans
existence légale, il ne peut former
d'apprentis…
Ce jeune homme s'est installé il y a cinq ans.
Après une formation d'ébéniste chez les
Compagnons, il a restauré des meubles dans un grand
atelier parisien, puis est devenu directeur technique
chez un fabriquant de meubles, avant de tout quitter
pour se former à la pose du tavaillon en Suisse et
s'installer à la montagne. Conscient de l'extrême
fragilité de sa profession, il se dépense sans
compter pour relancer l'activité. Les règles
professionnelles qui paraîtront cet été lui
doivent beaucoup. Elles décrivent le mode
opératoire depuis la sélection du bois en forêt
jusqu'à la pose. Il travaille aussi à la mise en
place, dès septembre 2001, d'une qualification bois
pour les couvreurs d'ardoise.
Car,
si deux communes de Haute-savoie, Le Grand-Bornand et
La Clusaz, imposent désormais des toitures en bois
sur tout le bâti, François FERRY se refuse à poser
de simples portes neige, des tuiles de cèdre rouge
fixées sur des tôles ondulées. Lui, il réalise de
véritables couvertures de bois, étanches et
durables. La tradition du « billet du
mort », évoquée précédemment, est bien la
marque de la pérennité de ce type d'ouvrage.
Selon les régions et les essences employées, les
bardeaux de bois connaissent des formats et des
techniques de pose bien différents. En châtaignier
de petite dimension l'Ouest et le Centre de la
France, en acacia et hêtre dans les Pyrénées, en
pin Laricio en Corse, en mélèze dans les Alpes du
Sud, en épicéa dans les Alpes du Nord, chaque
région possède un vocabulaire et un savoir-faire
propres.
Car le métier de tavailloneur est d'abord celui de
gestes qui permettent, avec trois outils très
rudimentaires, de travailler de la forêt jusqu'au
toit.
Si pour le châtaignier et les feuillus en
général, la coupe n'a pas d'incidence, pour
l'épicéa, le tavaillonneur doit posséder une
véritable science de la forêt et François FERRY
choisit ses troncs avec beaucoup d'attention. Sur la
dernière coupe visitée, il n'a sélectionné que
cinq pièces parmi les 128 d'une parcelle d'altitude,
sur un versant nord, dans un creux abrité du vent,
avec une luminosité homogène.
Les troncs doivent mesurer de 50 à 60 m de haut pour
un diamètre minimum de 50 cm à 8 m du sol. Parmi
les arbres sans nœud et bien droits, il ne va
retenir que ceux qui « tournent à
gauche ». Communément, la croissance des
arbres est soumise à la rotation de la Terre et
beaucoup possèdent un léger mouvement de torsion du
tronc de la droite vers la gauche. Quelques uns
dérogent à la règle : les fameux
« tourne à gauche ».
C'est ceux là que François FERRY s'efforce de
dénicher. Il faut un œil aguerri pour déceler
les mouvements de l'écorce et des branches et pour
n'accepter qu'une torsion de un centimètre maximum
sur une longueur de 60 cm.
Une fois fendu en tuile, ce mouvement initial de la
gauche vers la droite, compensera la tendance au
relèvement à droite du tavaillon et lui conservera
sa platitude.
Les
arbres sont toujours abattus à l'automne, à la lune
descendante et débités à la fin avril. Pour plus
de sécurité ; François FERRY fait toujours un
essai dès que l'arbre est coupé dans la forêt.
« Ce bois est précieux, il possède de telles
qualités que les luthiers m'en rachètent. Il est à
la fois très fragile et très solide. Il se fend
presque en le regardant. »
L'arbre est ensuite écorcé, tronçonné en billots
de 40 cm environ, puis fendu en quartier,
perpendiculairement aux cernes. L'art du fendeur
réside dans sa façon de respecter le fil du bois.
Cette opération s'effectue à l'aide d'un maillet en
bois frappant un grand outil formé d'une lame de fer
reliée à un grand manche, le feréfillu. Une
pression sur le manche fait levier et aide le fendeur
à détacher la tuile. François FERRY insiste sur le
terme de fendu : « Le bois n'est pas
éclaté, il se fend dans les sens des fibres. On
respecte sa résistance mécanique et on préserve
les veines pour éviter le siphonnage par
capillarité ».
Un coup de plane suffit pour « parer »
(aplanir) le tavaillon et quelques coups de hachette
pour égaliser des chants parallèles. Un m3
d'épicéa donne en moyenne 12 m2 de tavaillons.
La pose révèle
aussi de nombreux tours de main. Les ancelles de 80
cm de long sont simplement posées sur trois
épaisseurs et maintenues par des pierres et des
jeunes troncs. Les tavaillons plus courts (40 à 45
cm de long) sont, eux, cloués jointifs latéralement
et à recouvrement. Le pureau, la partie visible du
tavaillon, ne représente qu'un tiers de sa surface.
Chaque centimètre carré de toit est protégé par
trois épaisseurs de tavaillons. Mais les modes de
pose peuvent être plus complexes. En Suisse, par
exemple, avec trois recouvrements latéraux et quatre
dans la longueur, ce ne sont pas moins de douze
couches de bois qui permettent de travailler en
éventail, de faire des motifs décoratifs et des
rangs de frise. En châtaignier, le bardeau
s'apparente pour beaucoup à la tuile d'ardoise et se
travaille de la même façon. Les tavaillons sont
toujours cloués à la main, pour ne pas brider le
bois, avec des clous fins, longs, résistants et
zingués. Mr Badarelle, charpentier couvreur à
Alençon, pré-perce à la perceuse à grande vitesse
ses bardeaux avec un forêt très affûté pour cuire
le bois et éviter l'écrasement. Il évoque même un
ancien collègue qui plantait des clous incandescents
pour préserver le bois. Sur les 200 000 m2 de
bardeaux posés annuellement, seulement 20 % le sont
en zone de montagne. Dans toutes les régions de
France, ce matériau « caméléon » sait
se faire discret. Il épouse les teintes dominantes
de son environnement et accepte très bien la
mixité. Il n'est pas rare de rencontrer des toitures
où la terre cuite couvre les pans droits tandis que
les bardeaux de châtaignier sont réservés aux
arrondis et courbures.
Gilles LANSARD.